Rencontres

Frédéric Doillon – Auteur

Tout d’abord, merci de vous prêter au jeu de l’interview. Pour ceux qui ne vous connaîtraient pas, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis un homme dans son après-midi. Le soleil du couchant semble encore loin, bien sûr, pourtant, la lumière n’est plus tout à fait la même. La chaleur de l’été est tombée, et c’est peut-être un peu déjà l’automne qui colore les frondaisons. La fraîcheur de l’aube et des rosées semble si lointaine et si proche, leur souvenir reste vif, ancré dans ma mémoire comme une cascade brûlante. L’écriture était mon unique chemin de vie pendant toutes ces années qui s’étiraient avec nonchalance, comme autant de vacances infinies, de l’enfance à l’université, du collège au lycée, quand d’autres rêvaient de sirènes de pompiers, de clairons stridents ou de voitures vrombissantes.

L’écriture m’est venu très vite, bien avant de savoir écrire. Les personnages sortaient avec magie des murs de ma chambre, mes peluches s’animaient dans la nuit, les images se détachaient des livres pour me chuchoter à l’oreille des histoires extraordinaires qu’il me suffisait alors de continuer à me conter à moi-même.

A sept ans, je m’étais lancé, je commençais mon premier roman, puis ce fut quinze ans de création continue. La liste est longue de tous ces héros, de toutes ces héroïnes qui se sont bousculés pour peupler mon imaginaire!

Mais il fallait s’adapter, pour correspondre aux attentes de cette société qui laisse peu de place, tout compte fait, aux poètes. Alors, j’ai laissé passer le matin, j’ai laissé passer le midi.

Je suis un homme dans son après-midi.

Quel lecteur êtes-vous ?

Je suis un lecteur qui marche lentement. Je flâne. Je prends le temps. Je suis un contemplatif. Je ne me précipite pas vers les dernières nouveautés, les promotions de la semaine, les coup de coeur des libraires, les livres qu’il faut lire parce que tout le monde les a lu. Le choix du livre est un long processus. C’est d’abord une rencontre de l’imaginaire. Une amitié, une relation forte qui va se dessiner dans les mots, dans les personnages, dans les émotions transmises. Il ne s’agit pas de prendre cela avec légèreté. Ouvrir un livre, c’est partir dans une aventure de plusieurs semaines, un voyage aux chemins inconnus.

Lire, c’est entrer en conversation avec l’auteur.trice. On s’installe quelque part, dans un endroit tranquille, et le dialogue s’instaure. J’aime me laisser surprendre, j’aime laisser libre court à la courses des émotions qui me traversent dans ce long cheminement intellectuel. Parfois déçu, c’est rare, car j’ai mis tout ce temps de préparation pour choisir le bon livre, la bonne histoire, souvent subjugué.

J’écris comme je lis, ou vice versa, je ne sais plus.

Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’écriture ?

L’écriture est viscérale, intérieure. J’écris par passion. Par nécessité. L’écriture est intérieure.

La pensée de l’écriture n’a pas besoin d’un bureau pour se développer.  Plutôt d’espace. Pour lui laisser la place de fracturer sa coquille de l’intérieur. Comme un poussin mouillé. Maladroit et piaillant. Mon histoire est fragile. Puis elle gagne en assurance avec le temps. Le poussin devient aigle, colombe ou Phénix. Il faut juste savoir rester vigilant pour que l’idée mature ne s’envole pas d’un coup d’aile vigoureux. La nourrir. La sortir du nid. La laisser voler. Et garder le contrôle. Alors, arrivée à ce stade, l’écriture fait figure de formalité. Les mots viennent avec facilité. Les images éclatantes vibrent d’elles mêmes. Le chant des phrases résonne comme une évidence. La langue claque comme le vent sur la mer, avec naturel.

J’écris comme un peintre. Par touches impressionnistes. Pour aller au coeur des émotions. Pour faire émerger des profondeurs de l’âme notre nature initiale, primitive, sauvage que nous avons enterrée depuis bien trop longtemps. Avec douceur.

Mes thèmes d’écriture reviennent souvent à l’enfance, à la naissance, à la maternité. Quand materner l’enfant ne peut guère fleurir sans que soit maternée la mère. Le rôle des anciennes se montrent alors définitif pour cette transmission, comme les racines sombres de l’arbre abreuvent de sève l’insouciance des bourgeons verts et tendres des cimes. La nature et la terre. L’âme végétale incarnée qu’il s’agit de ne pas assoiffer, de ne pas dessécher. L’eau et l’air. Le soleil et la lumière. La nuit et le jour. Autant d’étoiles que de neige.

J’aime les jardins. Mes héroïnes s’y ressourcent souvent. Ou nagent en pleine mer, en robe de mariée, jusqu’aux lèvres bleues. Et parfois, c’est la métamorphose. Cet état juste changeant, comme le dernier rayon vert du soleil qui s’enfonce dans la mer, qu’il faut juste saisir, à l’instant même de sa tangence avec la réalité, cet état fugace où le merveilleux s’expulse du banal.

D’où vous est venue l’idée du « Le rosier de Julia »?

L’idée principale m’est venue en lisant Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estes. Plus particulièrement en lisant son analyse du conte des Souliers Rouges. Parce que du rouge au rosier, le chemin est presque évident. Mais aussi parce que dans ce conte, la petite fille désobéit en achetant des souliers rouges. C’est une histoire sur la désobéissance. Sauf que chez Julia, cette désobéissance est salvatrice. Elle doit s’adapter à son rosier, comme elle doit s’adapter au monde urbain, au monde de la ville parisienne, quand on l’arrache à la terre qui est la sienne.

Le rosier de Julia est un conte moderne, universel, inter-générationnel, aux multiples niveaux de lecture, que chacun.e peut s’approprier en fonction de son propre vécu.

Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets ?

Il y a les architectes qui bâtissent des histoires comme des cathédrales, où tout se pense, se structure, s’arc-boute, dans un équilibre incroyable de dentelles et de béton.

Et puis il y a les jardiniers.

Disons que je suis un jardiner au naturel, je confie ma poignée de graines à l’énergie du vent, aux émotions de la pluie, et mes idées voyagent, à l’aventure, accrochées aux pattes des abeilles ou sur l’échine confortable des sangliers. Rien n’est gravé, rien n’est prévu à l’avance, mais nous savons tous que le génie de la nature dépasse l’inimaginable.

Alors je sais que ce sera merveilleux. Le titre restera fleuri, peut-être “Chérir la branche et les bourgeons”.

 

Enfin pour vous, « écrire c’est… » ? 

Raconter des histoires. Enrichir cette capacité à voir les interstices entre les miroirs de nos réalités quotidiennes. Parler aux fées. Apprendre avec l’humilité nécessaire l’enseignement des sorcières. Ne craindre ni l’ombre ni la lumière. N’écouter que d’une oreille les gens sérieux et tendre l’autre vers le murmure de l’herbe qui pousse.

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